Alphabétisation au Maroc, le grand défi

L’Union européenne appuie depuis près d’une douzaine d’années le Maroc dans sa stratégie nationale d’alphabétisation. Une stratégie menée par l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Analphabétisme (ANLCA) qui supervise et met en place des programmes et des actions dans tout le royaume. En ce 13 octobre, journée nationale de l’alphabétisation, nous vous emmenons à la rencontre de ces femmes et ces hommes qui se familiarisent avec les chiffres et les lettres afin d’acquérir savoir et compétence, et pouvoir accéder à un métier, une réinsertion ou simplement à une vie meilleure.

cinq jeunes filles avec les mains levées dans une salle de classe avec derrière un mur avec des dessins scolaires

L’Union européenne appuie depuis près d’une douzaine d’années le Maroc dans sa stratégie nationale d’alphabétisation. Une stratégie menée par l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Analphabétisme (ANLCA) qui supervise et met en place des programmes et des actions dans tout le royaume. En ce 13 octobre, journée nationale de l’alphabétisation, nous vous emmenons à la rencontre de ces femmes et ces hommes qui se familiarisent avec les chiffres et les lettres afin d’acquérir savoir et compétence, et pouvoir accéder à un métier, une réinsertion ou simplement à une vie meilleure.

A l’Association Al Yasmine dans un quartier populaire à Salé

Elles arrivent seules, parfois en groupe, apprêtées et souriantes, heureuses de reprendre les cours. Il s’agit là des femmes qui suivent les cours d’alphabétisation à l’association Al Yasmine pour la solidarité et le Développement à Salé qui rassemble ce jour-là ses élèves avant la reprise des cours. L’occasion d’accueillir de nouvelles recrues, ramenées par des camarades, ou juste des curieuses qui pensent s’inscrire. Ces femmes, jeunes et moins jeunes racontent cette honte de ne pas savoir déchiffrer les chiffres et mes lettres, d’être obligées de s’en remettre à quelqu’un d’autre pour cela.

Fatna, la soixantaine largement entamée, n’a pas été scolarisée, mariée jeune et veuve aujourd’hui, elle a dû attendre que ses enfants grandissent pour s’inscrire aux cours : « Hamdoulillah, maintenant je sais déchiffrer les caractères ! ».

De son côté, Ibtissam, qui suit également les cours d’alphabétisation, est fière d’avoir obtenu son diplôme d’entrée au collège. Elle affirme : « Si tu ne revendiques pas tes droits personne ne te les donnera ».

Toutes évoquent la difficulté qu’elles ont de pouvoir s’extraire de leurs responsabilités familiales pour venir étudier tous les jours. Pour elles, c’est un engagement envers toutes celles et ceux qui les forment et les assistent, et envers elles-mêmes surtout.

Au début, elles avaient du mal à sortir de leur zone de confort, elles étaient réticentes à tout ce ramdam qui bouscule leur tranquillité. Peu à peu, elles ont réussi à construire un rythme d’apprentissage et se sont rendu  compte que cela leur est utile dans leur quotidien.  

Ilham, leur formatrice constate :« Pour certaines, c’est une révolution, elles ont dû batailler face au refus de leurs familles. Et cela les a rendus plus fortes et plus indépendantes. Le comportement a changé, elles ont plus de respect les unes pour les autres lors des prises de paroles en classe, ou lorsque les avis divergent elles sont plus à l’écoute, elles prennent soin d’elles. Elles ont acquis une autonomie et sont devenues épanouies ».

Abdelkader Dounia, président de l’association Al Yasmine précise : « Nous organisons des sorties pour nos apprenants, nous faisons de la marche ce qui fait office d’éducation sportive. Nous avons également créé un groupe WhatsApp exclusivement dédié aux cours et aux devoirs, pour les familiariser avec le numérique et pour que les apprenants écrivent et décrochent des enregistrements audios… Nous organisons des fêtes de fin d’année, ou pour fêter leurs réussites… Bref, toutes ces choses qui cimentent le groupe, tissent des liens et créent une émulation qui les encourage à continuer car le volontariat est un pré-requis majeur »

A l’association Nabta Maroc dans la commune rurale d’Al Menzeh

L’ambiance est studieuse. Mais toutes et tous interrompent leur travail pour raconter leurs parcours. Loubna a été scolarisée juste assez pour savoir lire et écrire. Grâce à cela, elle a pu aider ses enfants alors que son mari est analphabète : « Même si je savais un peu lire et écrire, j’ai préféré tout reprendre du début pour obtenir mon baccalauréat inchallah. Il faut être ambitieux ! ». Pour Mourad, le seul jeune homme de la classe, son échec scolaire l’a d’abord découragé à poursuivre ses études, maintenant il s’y est remis : « Je veux apprendre à lire et à écrire parce que je fais une formation en couture, et j’ai le projet d’ouvrir une boutique et d’en vivre ».

Aujourd’hui, ces apprenants sont fiers d’avoir réussi à apprendre et à se former malgré les engagements familiaux et les défis rencontrés.

Pour les formatrices interrogées, enseigner à des adultes demande beaucoup de doigté. Selon Amina de Nabta Maroc : « Il faut faire preuve de bienveillance et ne pas les brusquer pour qu’ils n’abandonnent pas. Mais il faut aussi qu’ils sachent que nous sommes là pour travailler, pas pour passer le temps. »

Najat renchérit : « On leur apprend à s’organiser et à exister en tant que personne au sein de leur entourage, et surtout à ne jamais abandonner pour ne pas retomber dans l’illettrisme. »

Amina conclut : « Les acquis ? Outre l’alphabétisation, c’est de recouvrir dignité, confiance en soi, respect de l’autre et une meilleure compréhension du monde qui les entoure. Les apprenants changent de mentalité. Et c’est important car parmi eux il y a des mères et des grands-mères qui élèvent la jeunesse de demain ».

Les cours d’alphabétisation dispensés par ces associations s’inscrivent dans un partenariat plus large entre l’Agence Nationale de Lutte contre l’Analphabétisme et l’Union européenne. Il s’agit du programme Maroc-UE d’appui à la stratégie nationale d'alphabétisation qui a contribué à l'élargissement de ce partenariat à la société civile. Ainsi, des subventions ont été octroyées aux associations qui portent des projets innovants dans le secteur, à l’instar de la Fondation Orient-Occident qui propose, avec ses partenaires Al Yasmine et Nabta Maroc, un projet de développement communautaire « Promouvoir des techniques innovantes dans l’alphabétisation des jeunes, des femmes du monde rural ». Ce projet a pour but de renforcer les capacités des acteurs associatifs en matière de formation et d’inclusion économique, et de contribuer aux efforts de la digitalisation de l’alphabétisation, dans les régions de Rabat-Salé-Kénitra et de Casablanca-Settat.

Trois jeunes hommes dans une salle de classe en train de lire dans un cahier déposé sur une tableau avec des ardoises et derrière eux une porte et des murs avec des dessins

 

Dans la prison pour mineurs de Al Arjat II à Salé

Youssef A. (le nom a été modifié pour préserver son anonymat) raconte, parfois avec un petit sourire gêné, pourquoi il n’a pas été scolarisé dans sa jeunesse. Abandonné à la naissance, il n’avait pas été reconnu, et ne possédait pas de pièce d’identité ou d’acte de naissance pour s’inscrire à l’école. Petit, son quotidien était fait de jeux et de cavales dans les rues, faisant parfois de menus travaux comme soudeur, garçon d’étable ou apprenti… Il finit par être aidé pour avoir ses papiers. Il garde le souvenir d’avoir couru les administrations et les tribunaux munis de papiers qu’il ne pouvait ni lire ni comprendre, avec la volonté de retrouver une identité dans la société, une existence légale. Devenu citoyen à part entière, il se retrouve incarcéré pour des actes de délinquance, et dit vouloir profiter de ce temps : « Pour apprendre enfin à lire et à écrire afin d’envisager une autre vie ».

Le système pénitentiaire propose un panel d’activités de formation ou de travail et le détenu est libre de s’engager s’il le souhaite, car le volontariat prédomine. Encourager à penser « l’après » est essentiel pour se reconstruire et empêcher un retour à la récidive. Faire des études ou les reprendre, apprendre un métier ou se perfectionner, autant de cheminements proposés qui aident à reprendre sa vie en main. L’investissement en matière d’enseignement et d’éducation est considéré par la Délégation Générale à l’Administration Pénitentiaire et à la Réinsertion (DGAPR) comme le fondement majeur de la politique de réinsertion. C’est dans ce cadre que s’inscrit le programme d'appui à la réforme pénitentiaire Maroc-UE, en vue de contribuer à la modernisation du système et des mesures de gouvernance,  l’humanisation des conditions de détention et le déploiement d’une politique de réinsertion sociale des détenus.

Alphabétiser, le grand chantier national

Qu’est-que l’alphabétisation ? c’est le fait d’apprendre la lecture, l’écriture et les rudiments du calcul. L’alphabétisation n’est plus un non-sujet laissé dans l’angle mort de la société, c’est un principe fondamental du droit à l’éducation, et une priorité nationale. L’objectif est que l’apprenant passe du statut d’analphabète à celui d’une personne qui sait lire, écrire et compter. Cela a des résultats indéniables sur l’inclusion économique et sociale, l’autonomie et la confiance en soi.

La Feuille de Route du Maroc relative à l’alphabétisation propose une approche fondée sur le droit pour une éducation disponible, accessible, adéquate et de qualité. Le but étant de « Passer de la logique de l’offre où le bénéficiaire est au bout de la chaîne, à une logique de la demande où l’apprenant est au cœur du système ». Cette feuille de route a également pour objectif de baisser le taux d’analphabétisme à moins de 10% d’ici à 2026. L’appui de l’Union européenne s’inscrit dans cet objectif, et a permis à quelques 3,5 millions de personnes de bénéficier des programmes d’alphabétisation, de renforcer les capacités des alphabétiseurs, ou encore d’élargir le partenariat avec les associations et mettre en place un système d’évaluation et de certification des bénéficiaires.

Cet appui au secteur de l’alphabétisation, initié depuis 2008 dans le cadre du partenariat Maroc-UE, vise également à avoir recours à des outils innovants qui concernent l’alphabétisation ainsi que le renforcement des compétences, aussi bien dans les méthodes pédagogiques que dans l’utilisation d’outils numériques. L’objectif étant toujours l’inclusion socio-économique des populations fragiles, essentiellement des femmes et des jeunes.

Le dessein est d’augmenter le nombre d’apprenants, de leur fournir une instruction et une formation de qualité en territorialisant la stratégie pour un meilleur ciblage de la population, selon leur localisation et leur besoin. Comme de former les alphabétiseurs à l’approche andragogique, spécifique à l’univers des adultes. Pour ce faire, l’Institut de Formation dans les Métiers d’Alpha (IFMA) a été créé avec l’appui de l’Union européenne, la mise en place de ce projet s’étale sur deux ans (2021-2023). Il répond à un besoin de qualification et de professionnalisation de tous les métiers de l’alphabétisation afin de renforcer le positionnement de la formation des adultes dans le système de l’éducation nationale dans une logique d’apprentissage tout au long de la vie.

De plus, des mesures ont été prises depuis 2021 et sont toujours en cours. A titre d’exemple l’introduction de la formation numérique et de la formation à distance dans les programmes d’alphabétisation pour mieux appréhender le monde de demain et intéresser les jeunes, le renforcement du e-learning à travers l’application Alpha Nour qui permet de toucher plus d’apprenants à travers le Royaume, ainsi que l’apprentissage du français comme langue étrangère.

L’alphabétisation est un projet de développement durable incontournable. Permettre à une personne d’acquérir les notions premières de la lecture et de l’écriture, l’aide à s’émanciper et à s’autonomiser, à prendre confiance et à être en mesure d’avoir un projet de vie, de mieux éduquer ses enfants et d’être un meilleur citoyen.