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L’UE est fermement résolue à travailler avec l’Amérique latine

La semaine dernière, je me suis rendu au Chili dans le cadre de la deuxième visite en Amérique latine de mon mandat. Le Chili est un partenaire important de l’Union européenne, et nous sommes sur le point de finaliser la modernisation de notre accord d’association de 2002, le plus ancien de la région.

Chile

 

Ma visite au Chili tombait à point nommé. Le pays a connu un estallido social (soulèvement social) long et violent qui a éclaté en octobre 2019 et qui a abouti à la création d’une assemblée constituante, qui se conclura par un référendum sur une nouvelle constitution destinée à remplacer celle héritée de l’époque de Pinochet. Suivant la tendance actuelle en Amérique latine, le Chili vient d’élire un nouveau gouvernement de gauche, ce qui aura également de fortes incidences sur le plan international.

La guerre en Ukraine m’a empêché d’assister à la cérémonie d’investiture du nouveau président chilien, Gabriel Boric, le 11 mars dernier. Sa victoire en décembre 2021, avec 56 % des voix, a été suivie d'une transition de pouvoir exemplaire avec le président sortant Sebastián Piñera et avec  le candidat perdant, qui a reconnu les résultats dès qu'ils sont apparus clairement, avant même la fin du dépouillement.

 

«Les attentes sont élevées et le nouveau gouvernement est confronté à des revendications pour plus d’égalité et une répartition plus équitable des revenus. Ce sont ces revendications qui sont à l’origine de l'implosion sociale et qui ont amené ce gouvernement au pouvoir.»

 

Ces points font partie de ceux que nous avons abordés avec le président Boric et plusieurs de ses ministres lors de nos rencontres. La plupart d’entre eux m’ont dit qu’ils étaient en fonction depuis seulement un mois et demi, mais qu’ils avaient l’impression d’occuper leur poste depuis un an et demi. En effet, les attentes sont élevées et le nouveau gouvernement est confronté à d’importantes revendications sociales pour plus d’égalité et une répartition plus équitable des revenus. Ce sont ces revendications qui sont à l’origine de l'implosion sociale et qui ont amené ce gouvernement au pouvoir.

À l’heure actuelle, l’onde de choc de la guerre en Ukraine entraîne des pressions inflationnistes et des perturbations de la chaîne d’approvisionnement, réduisant considérablement les projections de croissance mondiale. Le Chili ne fait pas exception: l’inflation y a atteint 9 % et la croissance du PIB attendue pour l’année 2022 a été ramenée à 1,5 %. L'UE devra être plus attentive à aider l’ensemble de la région, qui a déjà payé un lourd tribut pendant la pandémie de COVID-19. C'est essentiel pour éviter une nouvelle «décennie perdue».

Une bonne performance macroéconomique n’est pas nécessairement synonyme de réduction des inégalités, et le Chili en est le parfait exemple. Quelques jours à peine avant le début de l’estallido social, l’ancien président Piñera décrivait le Chili comme une «oasis» de stabilité politique dans la région.

Et il est vrai qu’au cours de la première décennie de notre siècle, des dizaines de millions de Latino-Américains ont dit adieu à la pauvreté. Cependant, lorsque l’essor économique, poussé par les prix élevés des matières premières, s’est essoufflé, il s'est avéré difficile de conserver les gains acquis. Bien que le Chili et sa situation dramatique aient attiré l’attention du monde entier, d’autres pays tels que la Colombie, l’Équateur, et le Pérou ont eux aussi connu des épisodes de troubles sociaux. Il ne faut pas oublier que l’Europe a elle aussi été confrontée à des problèmes similaires, notamment en France avec le mouvement des gilets jaunes. Nous assistons en ce moment à une transformation majeure du paysage politique, alimentée par des inégalités croissantes et le sentiment d’injustice qui en découle.  

 

«Nous assistons en ce moment à une transformation majeure du paysage politique, alimentée par des inégalités croissantes et le sentiment d’injustice qui en découle.»  

 

Rares cependant sont les pays dans lesquels les protestations sociales ont généré des changements politiques aussi remarquables qu’au Chili. Peu de temps après avoir fait référence à l’ «oasis chilienne», le président Piñera s’est excusé pour son «manque de vision» et a augmenté de 20 % le salaire minimum et les retraites les plus faibles. Les partis politiques sont parvenus à un accord pour rédiger une nouvelle constitution. En octobre 2020, lors d’un référendum qui a mobilisé 51 % des électeurs, 78 % des Chiliens ont soutenu la création d’une assemblée constituante. Cette assemblée a vu le jour en mai 2021 à l'issue d'un scrutin auquel ont participé 41 % des électeurs: les candidats de gauche ont remporté environ trois quarts des sièges, et deux tiers de l’ensemble des députés étaient indépendants. Puis, en novembre 2021, des élections nationales régulières ont élu un parlement dont les sièges se sont répartis à environ 50/50 entre les partis de gauche et de droite.

Le Chili dispose ainsi désormais d’une assemblée constituante très majoritairement de gauche, et d’un parlement au sein duquel le nouveau gouvernement, lui aussi de gauche, ne jouit d’une majorité garantie dans aucune des deux chambres. Cependant, aucune opposition de la part des chefs d’entreprise ne s’est fait connaître quant à l’augmentation significative du salaire minimum, et le pays élabore en ce moment une réforme fiscale visant à augmenter le montant affligeant des dépenses publiques, qui s’élève aujourd’hui à seulement 20 % du PIB.

 

«Le Chili et l’UE partagent des valeurs communes qu’il nous faut défendre.»

 

Lors de notre réunion, j’ai partagé le point de vue du président Boric selon lequel le Chili et l’UE partagent des valeurs communes qu’il nous faut défendre. Notre attachement à la démocratie, à la séparation des pouvoirs, aux droits de l’homme et au progrès (scientifique) fait de nous des partenaires partageant la même optique. L’Union européenne salue le fait que le Chili fasse non seulement partie de la majorité des pays du monde qui ont condamné l’agression de l’Ukraine par la Russie mais l’ait condamnée avec autant de clarté. Nous sommes également convenus que le Venezuela doit organiser des élections reconnues comme libres et équitables par la communauté internationale. 

Nous avons aussi discuté de la meilleure manière de finaliser la modernisation de l’accord d’association de 2002, qui est bien plus qu’un simple accord commercial. Il s’agit en effet du premier «accord de nouvelle génération» de l’Union européenne. Il englobe un large programme de collaboration dans des domaines tels que la diplomatie, la sécurité, les droits de l’homme, la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes et l’énergie. J’espère que cette nouvelle version pourra être signée avant la fin de cette année, ce qui coïnciderait avec le 20e anniversaire de l’accord initial.

 

«La modernisation de l’accord d’association de 2002 est le premier “accord de nouvelle génération” de l’Union européenne.»  

 

Le président Boric, âgé de 36 ans, m’a donné la même impression de vouloir changer les choses que le premier gouvernement espagnol de Felipe González en 1982. Il m’a dit être résolu à apporter des changements structurels à long terme et à réduire les inégalités en limitant le rôle subsidiaire, inscrit dans la constitution actuelle, que joue l’État depuis des dizaines d’années. L’Union observe avec grand intérêt l’assemblée constituante et reconnaît les efforts déployés pour inclure tous les citoyens chiliens. J’espère, comme l’a formulé le président, que la nouvelle constitution deviendra le punto de encuentro (point de rencontre) de l’ensemble du pays. À plusieurs reprises lors de ma visite, je me suis rendu compte que les constitutions sont une sorte de terrain de jeu pour les acteurs politiques et qu'elles ont besoin d'un large consensus social pour durer.

Nous avons eu l’honneur de recevoir la ministre des affaires étrangères, Antonia Urrejola, lors de l’inauguration de la nouvelle délégation de l’UE au Chili. Nous avons discuté des implications géopolitiques potentielles du virage à gauche, déjà évoqué, qu’emprunte la région, en particulier l’Amérique centrale. Par ailleurs, forte de sa grande expérience à ce sujet, Antonia Urrejola m’a expliqué dans le détail pourquoi il était nécessaire d’accorder une reconnaissance politique aux peuples autochtones. J’ai eu aussi, lors de ma visite, l’occasion de remercier la ministre de la défense, Maya Fernández Allende pour la participation de membres des forces armées chiliennes à des missions de l’UE dans le monde. De fait, lors d’un récent voyage à Sarajevo, c’est un officier chilien qui m’a informé de la situation.

 

«Le Chili accueille un nombre important et croissant de migrants vénézuéliens et haïtiens.»

 

Avec la ministre de l’intérieur, Izkia Siches, nous avons parlé des défis et des bonnes pratiques en matière de contrôle et d’intégration des migrants à la recherche d’un avenir meilleur, étant donné que le Chili accueille un nombre important et croissant de migrants vénézuéliens et haïtiens. Nous avons d’autre part discuté des bonnes pratiques en matière de modèles de police. J’ai échangé de manière franche avec le ministre général de la présidence, Giorgio Jackson, sur la façon de combiner des mesures telles que l’augmentation du salaire minimum, l’amélioration de la protection des travailleurs indépendants et une réforme progressive et écologique de la fiscalité dans le contexte de l’augmentation des taux d’intérêt.

Je me suis aussi entretenu avec la présidente et le vice-président de l’assemblée constituante, María Elisa Quinteros et Gaspar Domínguez, dont les travaux touchent à leur fin. Le 4 juillet prochain, ils présenteront la proposition de nouvelle constitution, qui sera soumise à référendum le 4 septembre suivant. Certains points attirent une attention considérable de la part des médias et de la société, certaines positions faisant encore l’objet de débats en vue du compromis final. 

Lors d’une réunion organisée par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL), j’ai réfléchi à l’énorme potentiel du Chili en matière d’énergies renouvelables et annoncé le lancement de quatre initiatives conjointes UE-Chili concernant le développement de projets de production d’hydrogène vert, la lutte contre le changement climatique et la création d’une alliance numérique pour le partage des données du système Copernicus. La ministre de l’environnement Maisa Rojas a expliqué comment il était prévu de rendre contraignants les engagements du pays en matière de décarbonation et de concrétiser ces derniers au moyen de plans spécifiques dans toutes les régions. J’ai d’ailleurs rencontré des entreprises qui mènent des projets de production d’hydrogène vert dans le pays. 

Je me suis aussi rendu à l’université du Chili, où j’ai eu l'occasion de rencontrer des étudiants et de débattre avec eux de la nécessité, pour toutes les sociétés, de progresser sur le front des transitions écologique et numérique tout en garantissant l'égalité et la cohésion sociale. Le recteur, Ennio Vivaldi, a fait valoir que le Chili doit mettre fin au rôle subsidiaire de l’État dans l’offre de services publics et développer un enseignement public de qualité.

 

«Lors de son discours de victoire, le président Boric a déclaré être porté par des épaules de géants. Et il a raison.»

 

J’ai eu l’honneur d’être reçu au palais de la Moneda par quatre présidents chiliens. Une fois notre entretien terminé, le président Boric m’a de nouveau accompagné dans les salles et les couloirs du palais présidentiel, qui sont chargés d’histoire et de l'empreinte laissée par l’ancien président Allende. Lors de son discours de victoire, le président Boric a déclaré être porté par des épaules de géants. Et il a raison. Il m’est apparu très vite qu’il ferait tout ce qui est en son pouvoir pour être digne de cet héritage.

Il est évident que la réduction des inégalités et l’augmentation du niveau de vie sont à la fois le plus grand défi à relever et le principal objectif à atteindre pour le président Boric. L’indice Gini du Chili, qui mesure les inégalités, est légèrement inférieur à la moyenne des pays d’Amérique latine. Cependant, cette moyenne est nettement supérieure à celle de toute autre région du monde. L’objectif principal du Chili est donc le même que celui de toute l’Amérique latine. Un projet sérieux d’intégration régionale, à l'image de celle représentée par l’Union européenne, serait donc très utile. Il s’agit là d’une raison supplémentaire de renforcer notre coopération.

 

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