Page language:
English

LENA Group - Josep Borrell on the war against Ukraine and the EU’s support for the country

In an interview with several newspapers of the Leading European Newspaper Alliance (LENA), HR/VP Borrell reflects on the continued Russian aggression Ukraine, the consequences of the war, and the European Union’s support to Ukraine. 
 

Photography HR/VP Josep Borrell EU flag

Text of the full interview with Le Soir, for other outlets, please see links below.

« Nous fournissons des armes,   l’armée russe fournit les morts »

Face à la décision de Vladimir Poutine de poursuivre la guerre, l’Europe n’a d’autre choix que d’aider l’Ukraine à se défendre en lui fournissant des armes, plaide le chef de la diplomatie de l’UE Josep Borrell. Car « il ne s’agit pas seulement de savoir quand, il s’agit de savoir comment la guerre s’arrête ! » : avec quel vainqueur.

Voilà (quasi) deux mois que le Kremlin a commencé cette guerre. Quelle est la situation ? En bref : qui va gagner ?

Il est impossible de répondre à cette question par X ou Y. Ce que nous savons, c’est que la première tentative de la Russie a échoué. La Russie voulait faire une guerre-éclair, prendre Kiev rapidement, en attaquant sur une longue distance, de la mer à Odessa à la frontière biélorusse. Elle a échoué. Ils ont dû se retirer de Kiev, changer de tactique et concentrer tous leurs efforts en un seul point, le Donbass, en essayant de faire une offensive « à la russe » : masser des troupes et avancer. Pour l’instant, si je puis dire, ils ont perdu. Il est certain que pour les Ukrainiens, c’est au prix d’un lourd tribut. En termes de victimes, d’infrastructures détruites, de civils qui fuient et sont tués. Le prix pour l’Ukraine est très élevé, mais la Russie a échoué. Voyons la prochaine bataille.

Nous avons entendu hier le président du Conseil européen Charles Michel dire à Kiev : « Nous sommes déterminés à faire tout ce que nous pouvons pour soutenir l’Ukraine car nous voulons la victoire de l’Ukraine. » On parle de plus en plus de livraisons d’armes lourdes par le camp occidental. On « fait la guerre sans la faire », contre la Russie. Serons-nous considérés comme cobelligérants ?

Vous le dites très bien : nous soutenons un camp, sans devenir belligérants. Je reconnais que la position de l’Union européenne est un équilibre délicat. Nous soutenons l’une des parties dans une guerre pour se défendre, sans vouloir faire partie de la guerre. Nous fournissons des armes, l’armée russe fournit les morts. Les victimes, les gens qui sont tués, ce sont les Ukrainiens. Nous les soutenons avec des armes. Le flux continue et continuera. Sans être belligérants : nous ne voulons pas que la guerre s’étende à d’autres pays.

Le chancelier Scholz et le gouvernement allemand ont été accusés de traîner les pieds. Cela a-t-il affaibli la réponse de l’UE à l’agression russe ?

Il est toujours difficile de parvenir à un accord. Mais cette fois-ci, les Etats membres sont parvenus à un accord plus rapidement que jamais. Au départ, les Etats avaient des positions différentes, comme souvent. Mais la décision d’utiliser notre budget pour financer des armes, je n’ai jamais vu une décision aussi importante prise en si peu de temps. Maintenant, tout le monde fournit des armes. Hier, j’ai parlé à la ministre allemande de la Défense. Elle m’a assuré que l’Allemagne fournit des armes dès qu’elle le peut.

Sera-t-il possible de s’asseoir avec Poutine à la table des négociations à la fin ? Beaucoup le qualifient maintenant de criminel de guerre ?

Les guerres se terminent par une négociation. Par une négociation ou par une reddition. Mais même la reddition doit être négociée. Nous espérons donc que la guerre s’arrêtera le plus tôt possible. Lorsque nous aidons l’Ukraine, nous ne poussons pas à la guerre. Un pays a été envahi massivement par un autre. Nous voulons l’aider à se défendre contre une agression. C’est tout. Cela veut dire éviter que l’agresseur prenne le contrôle du pays, éviter que l’agresseur prenne la capitale et change le gouvernement pour imposer sa loi. Il s’agit de repousser l’agresseur vers les frontières. A l’heure actuelle, les Ukrainiens y parviennent remarquablement bien. La part de territoire que les Russes ont pu prendre est petite. La seule chose qu’ils font, c’est bombarder et détruire, bombarder et détruire. C’est une guerre comme en Syrie. Nous aimerions aller à la table des négociations. Je suis désolé, mais l’un des plus éminents dirigeants européens (le chancelier autrichien, au Kremlin le 11 avril, NDLR) d’un pays traditionnellement proche de la Russie, non-membre de l’Otan, est allé parler avec Poutine et la réponse a été on ne peut plus claire : « Non, je ne veux pas arrêter la guerre. Je vais continuer à me battre contre l’Ukraine parce que l’Ukraine, bla, bla, bla. » Soit toutes ces histoires que les médias russes racontent sur l’Ukraine, son droit d’exister. Allez dans les églises russes ou dans les églises orthodoxes et écoutez les prêtres. Ce qu’ils disent de la guerre, c’est une croisade. Alors que faisons-nous ? Continuer à soutenir l’Ukraine…

L’UE finance ces livraisons d’armes par le biais de la Facilité pour la Paix, avec 1,5 milliard d’euros. Mais avez-vous un montant total de la valeur des armes que les pays de l’UE livrent ?

Beaucoup plus.

Vous pouvez donner des chiffres ?

Non, je ne peux pas. Pour deux raisons. D’abord, pour des raisons stratégiques. Nous devons apprendre à être peut-être plus discrets sur ce genre de questions. Et, deuxièmement parce que je n’ai pas de chiffre consolidé et que cela change tous les jours. Mais je peux vous donner deux indices. Premièrement, l’Allemagne a déclaré il y a quelques jours qu’elle allait fournir pour 1.000 millions d’euros de moyens militaires à l’Ukraine. Juste l’Allemagne. De sa poche, pas du budget européen. Certains Etats membres ont dépensé environ un tiers de leur budget de défense pour armer l’Ukraine. Et plusieurs Etats membres ont déjà dépensé plus de 300 millions chacun, individuellement. Le chiffre consolidé est donc plusieurs fois supérieur à 1,5 [milliard].

Comment voyez-vous l’« autonomie européenne » après la crise ?

Les Etats-Unis marchent en tête… L’autonomie est un concept plus large. Cela ne concerne pas seulement le domaine militaire. L’autonomie, c’est la capacité d’agir sans être contraint par d’autres. Il est clair que, dans de nombreux domaines, l’Europe manque d’autonomie. Et le plus important aujourd’hui, c’est l’énergie. Nous dépendons de manière cruciale de fournitures assurées par quelqu’un avec qui nous sommes en de très mauvaises relations aujourd’hui… L’Europe doit travailler dur pour acquérir cette autonomie énergétique. Tout le monde a pris conscience de cela. On peut nous critiquer en disant que cela aurait dû être fait bien avant. Lorsque Poutine a pris la Crimée, nous aurions dû réagir. Mais aujourd’hui, nous voyons le vrai danger. Et tout le monde diminue sa consommation d’énergie en provenance de Russie. C’est l’étape la plus importante de la construction de l’autonomie. La deuxième partie clé de l’autonomie, c’est la capacité militaire. Maintenant que tout le monde examine ses arsenaux pour voir quel matériel nous avons pour fournir les Ukrainiens, c’est une bonne vérification de ce que nous avons et de ce que nous n’avons pas. Quelle est la qualité de nos arsenaux ? C’est un test de réalité. Et ce sera une bonne leçon à tirer pour renforcer notre capacité militaire.

En attendant cette autonomie énergétique, va-t-on approuver des sanctions sur le pétrole et le gaz ? Et quand ?

J’aimerais pouvoir répondre à cette question en termes précis. Mais je ne peux pas. Les sanctions économiques, la décision d’affecter économiquement ou financièrement un pays tiers en utilisant des représailles, la contrainte, c’est l’un des outils les plus importants de la politique étrangère et de sécurité commune. Et c’est du ressort de l’intergouvernemental, pas du communautaire. Les ministres décident. La préparation de la décision est faite par le haut-représentant, le Service d’action extérieure, la Commission. Mais la décision est 100 % intergouvernementale. La proposition doit être faite par le haut-représentant ou par les Etats membres. Pour autant que je sache, en ce moment, il n’y a pas de proposition sur la table concernant le pétrole et le gaz. Il y a beaucoup de considérations, beaucoup de propositions qui sont étudiées. Quelle est la meilleure façon ? Une taxe ? Une interdiction ? De nombreux économistes ont dit que le plus rationnel serait de rendre le pétrole et le gaz russes plus chers afin de créer un incitant à chercher d’autres sources. Aucune de ces propositions n’a recueilli l’unanimité requise. Mais il y a une bonne volonté. Tous les Etats membres font ce qu’ils peuvent de leur côté pour réduire et annuler cette dépendance, sur une base volontaire. Ma collègue allemande Annalena (Baerbock) a annoncé hier que d’ici la fin de l’année, l’Allemagne aura annulé tous ses achats de pétrole à la Russie. La quantité de pétrole russe que nous achetons diminue assez rapidement. Et rappelez-vous que nous versons beaucoup plus d’argent pour le pétrole que pour le gaz.

Et le gaz ?

Le gaz, c’est une autre affaire. Le gaz n’est pas seulement une source d’énergie, le gaz est une matière première pour l’industrie. Vous utilisez le gaz pour produire du plastique. Pour produire de la chaleur, vous pouvez remplacer le gaz par autre chose, le nucléaire, l’hydroélectricité. Dans l’industrie pétrochimique, on utilise du gaz et le gaz ne peut être remplacé par rien d’autre. Et s’il n’y a pas de gaz, ça s’arrête. Il faut donc un autre gaz (que le russe). La quantité de gaz qui arrive maintenant en Europe par bateau, venant des Etats-Unis, des Emirats, du nord de l’Afrique, est déjà plus importante que celle qui arrive par les pipelines russes. Le travail est donc en cours. Je suppose que, dans les prochains jours, cette question sera à nouveau sur la table. Une décision à l’unanimité sera très difficile car certains Etats membres ont déjà dit qu’ils opposeraient leur veto à toute décision collective. Si nous pouvions obtenir l’unanimité, j’en serais plus qu’heureux. Mais pour l’instant, il n’y a pas d’unanimité. Mais personne ne travaille comme d’habitude. Chaque fois que j’appelle un collègue du Conseil des Affaires étrangères : « Hé, où es-tu ? » « Je suis quelque part dans le monde, au Moyen-Orient, au Congo, en Algérie. » « A faire quoi ? » « J’achète du gaz. »