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Désinformation entourant la pandémie de coronavirus: allocution liminaire de Josep Borrell, haut représentant/vice-président, devant le Parlement européen

30.04.2020

Seul le texte prononcé fait foi!

Merci, Monsieur le Président [de la commission des affaires étrangères (AFET) du Parlement européen, David McAllister].

Je tiens à vous remercier sincèrement pour l'occasion qui m'est donnée de m'adresser au Parlement européen et d'expliquer le mandat reçu, les activités menées et les résultats obtenus par le Service européen pour l'action extérieure (SEAE) en matière de lutte contre la désinformation. Je souhaiterais également profiter de cette réunion pour clarifier les circonstances qui ont amené les médias à affirmer que le Service européen pour l'action extérieure se serait incliné face à des pressions extérieures et aurait modifié l'évaluation qu'il avait faite des campagnes de désinformation étrangères menées par la Chine, entre autres acteurs étatiques.

Je dois reconnaître que lorsque j'ai utilisé pour la première fois les termes "bataille de la communication", je ne m'attendais pas à ce que cela prenne une telle importance au niveau mondial.

Permettez-moi tout d'abord de souligner que nos relations avec la Chine demeurent fondées sur les principes énoncés dans la vision stratégique concernant les relations UE-Chine de mars 2019, dans laquelle nous avons indiqué considérer la Chine comme un partenaire essentiel, mais aussi comme un concurrent et un rival systémique.

En ce qui concerne la désinformation, je tiens à réaffirmer que le Service européen pour l'action extérieure est pleinement conscient des activités de désinformation et de manipulation d'origine étrangère. Celles-ci prennent souvent pour cible nos valeurs et nos intérêts, et représentent un défi de taille pour nos sociétés ouvertes et démocratiques. Conformément au mandat du Conseil européen, nos services se sont initialement concentrés sur les campagnes de désinformation menées par la Russie, émanant d'acteurs aussi bien étatiques que non étatiques. Notre action s'est progressivement étendue à d'autres zones géographiques, à savoir le voisinage méridional et les Balkans occidentaux. La pandémie de coronavirus a maintenant conféré à cette action une nouvelle dimension mondiale.

Les campagnes de désinformation délibérées et coordonnées devraient être traitées comme une menace hybride pour la sécurité européenne et mondiale. Nous déployons des efforts considérables pour sensibiliser à ce phénomène et pour aider les États membres à renforcer leur résilience à long terme. Le partenariat que nous avons établi avec le Parlement européen en vue de protéger les élections parlementaires européennes de 2019 est un bon exemple de partenariat efficace destiné à défendre les fondements de la démocratie.

Nos valeurs fondamentales sont au cœur de notre réponse face à la désinformation. La liberté de parole et d'expression, ainsi que le pluralisme des médias, constituent autant de valeurs fondamentales pour des sociétés démocratiques résilientes. C'est dans cet esprit que le Service européen pour l'action extérieure travaille à la mise en œuvre du plan d'action contre la désinformation.

Depuis 2015, nous travaillons activement avec les autres institutions de l'Union européenne, les États membres, les partenaires internationaux et des tiers, afin de lutter contre la désinformation et de contrecarrer les récits mensongers diffusés au niveau mondial par une communication transparente, en temps utile et fondée sur des faits. Nous agissons de la sorte parce que nous sommes investis d'un mandat. En effet, les États membres nous ont donné un mandat spécifique, qui a été confirmé récemment, en décembre 2019, par le Conseil des affaires générales. Ce mandat prévoit notamment de mettre en lumière les activités de désinformation menées par des acteurs étrangers et de partager les informations les plus récentes avec les États membres via le système d'alerte rapide.

Force est de constater que la pandémie de coronavirus s'accompagne d'une véritable épidémie de désinformation. C'est pourquoi nous avons commencé à suivre de près et à dénoncer les campagnes de désinformation et de mésinformation relatives au coronavirus, dont certaines visent à porter préjudice à l'Union européenne. Les dirigeants européens nous ont expressément chargés de cette tâche le 23 mars dernier.

Comment procédons-nous? Dans le cadre de nos travaux, la division Communication stratégique du Service européen pour l'action extérieure a réalisé des évaluations régulières de l'environnement de l'information, spécifiquement en rapport avec la pandémie de coronavirus. Ces rapports sont destinés à une diffusion limitée et interne, bien que nous incluions, par exemple, la direction générale de la communication du Parlement européen - qui est le point de contact du Parlement dans le cadre du système d'alerte rapide.

Par ailleurs, des exemples de désinformation et de récits se rapportant au coronavirus sont diffusés auprès du public dans le monde entier sur notre site web (lien externe), qui héberge également une base de données publique unique contenant 8000 cas de désinformation, dont plus de 400 sont directement liés au coronavirus.

Nous publions sur ce site des "rapports spéciaux" réguliers publics sur la désinformation liée au coronavirus. Il s'agit d'évaluations succinctes de récits et d'éléments de désinformation entourant la pandémie destinées au grand public. Trois de ces rapports spéciaux ont été publiés à ce jour, respectivement les 19 mars, 1er avril et 24 avril. Ils ont été bien accueillis par les médias et les vérificateurs de faits, et provoqué une augmentation de 800 % du trafic sur notre site web, avec plus de 10 000 lecteurs quotidiens. J'espère que cette discussion [au Parlement européen] contribuera à accroître ce nombre davantage encore.

Notre dernier rapport spécial dresse un tableau complexe. Il examine les actions de désinformation et la promotion agressive de récits auxquels se livrent différents acteurs internationaux, dont la Russie et la Chine, mais aussi d'autres tels que le régime syrien ou le gouvernement iranien.

Tout d'abord, une tendance consiste à dépeindre les démocraties occidentales comme étant faibles, divisées et incapables de relever le défi, tandis que les promoteurs de ces récits tentent de se présenter comme les acteurs les plus efficaces et bienveillants.

Ensuite, la désinformation et les récits préjudiciables font peser de graves risques potentiels sur nos citoyens, y compris pour ce qui est de leur santé et de leur confiance dans les institutions publiques. Je serai tout à fait franc: la désinformation peut tuer. La désinformation peut également avoir des conséquences matérielles: souvenez-vous des pylônes 5G qui ont été incendiés aux Pays-Bas à la suite d'allégations selon lesquelles ils faciliteraient la propagation du virus.

Comme pour toutes les publications du Service européen pour l'action extérieure, des procédures internes garantissent que la structure, la qualité et la longueur de nos produits sont appropriées. Compte tenu du caractère sensible des informations, toutes les allégations sont vérifiées avant d'être utilisées dans des documents publics, ce qui en retarde souvent la publication de quelques jours. Toutefois, et permettez-moi d'insister sur ce point, le contenu et le calendrier des évaluations publiques du Service européen pour l'action extérieure en ce qui a trait à la désinformation entourant la pandémie de coronavirus sont définis par le Service européen pour l'action extérieure, et lui seul. Nous n'avons courbé l'échine devant personne.

Que ce soit clair: nous sommes un service diplomatique. Nous entretenons des contacts permanents avec les représentants de pays tiers, et cela consiste aussi à écouter leurs points de vue sur nos politiques et nos évaluations. Mais cela ne saurait être présenté comme indiquant que nous nous inclinons face à une pression politique exercée de l'extérieur. En particulier sur des questions aussi cruciales que la désinformation dans le cadre de cette pandémie, la transparence est capitale.

Permettez-moi donc d'aborder concrètement ce que j'appellerai la principale "accusation", si je puis la désigner ainsi. Une accusation qui, je pense, est à l'origine de notre discussion d'aujourd'hui: à savoir que l'Union européenne se serait "inclinée" face à la pression de la Chine, comme l'affirme un article paru dans le New York Times.

Après avoir été informé par les services concernés de la manière dont ils ont procédé en l'espèce, je puis vous assurer qu'aucune modification n'a été apportée au rapport publié la semaine dernière pour apaiser les inquiétudes d'un tiers, en l'occurrence la Chine. Le rapport épingle très clairement les campagnes de désinformation parrainées par des États et mentionne très précisément les noms des acteurs responsables, y compris la Chine. Aussi dérangeantes soient-elles, nos constatations n'ont en aucun cas été "édulcorées". Je vous invite à le vérifier personnellement, tout est en ligne (lien externe). Vous pouvez comparer les trois rapports, dans lesquels nous avons progressivement affiné notre analyse et approfondi notre compréhension de la manière dont les différents acteurs ont développé leurs messages et leurs récits.

Permettez-moi également une réflexion sur le fonctionnement d'un service diplomatique et des activités diplomatiques. Comme vous le savez, passer des appels pour présenter des plaintes ou conseiller une conduite à suivre est une pratique courante dans le domaine diplomatique. Nous y recourons en permanence, au sein de l'Union européenne, comme le font d'ailleurs tous les autres acteurs internationaux, y compris nos partenaires les plus proches. On aurait tort de juger cela inconvenant. Je puis vous assurer que j'y suis parfaitement habitué.

Les grands acteurs internationaux peuvent accompagner des démarches diplomatiques d'une série d'éléments incitatifs ou dissuasifs qu'il n'est parfois même pas nécessaire de mentionner explicitement. Nous mettons tous des choses sur la table, afin que les autres décideurs en tiennent compte. Cela se produit tous les jours, tout le monde le fait, y compris nous.

L'Union européenne est un acteur international, et c'est là notre valeur ajoutée. Pris séparément, la plupart de nos États membres n'auraient aucune chance face aux grandes puissances. Par contre, il n'est pas facile de nous déstabiliser tant que nos États membres restent unis. Ceux qui propagent actuellement l'idée selon laquelle l'Union européenne pourrait renoncer à ses intérêts ou à ses principes sous la pression de pays tiers devraient lire attentivement le rapport que nous avons publié sur la désinformation. Après l'avoir lu, ils reconnaîtront que nous figurons parmi les très rares acteurs qui osent évoquer de tels faits et les rendre publics.

Les termes choisis par les critiques de l'Union européenne, "s'incliner face à la pression", ont une résonance historique particulière: ils sont de Georges Macartney, un diplomate britannique qui, au XVIIIe siècle, s'est rendu en Chine où il a connu l'échec, parce qu'il a refusé de "kowtow" devant l’Empereur, ce qui, en chinois, signifie "s'incliner". Comme vous pouvez le constater, ces mêmes termes sont remis au goût du jour. Travailler dans le domaine de la désinformation sensibilise aux récits, dont certains puisent leurs racines dans l'inconscient historique de leurs auteurs.

Permettez-moi de conclure en disant que le Service européen pour l'action extérieure s'efforcera de maintenir sa position de chef de file en matière de collecte, d'analyse et de dénonciation des éléments de désinformation, y compris en ce qui concerne le coronavirus. Nous espérons que le Parlement européen continuera à soutenir notre travail, le travail de notre StratCom (division Communication stratégique), y compris ses task forces: StratCom Est, StratCom Sud et StratCom Balkans occidentaux. Il y a beaucoup à faire pour dénoncer la désinformation, soutenir des médias libres et indépendants et promouvoir les valeurs de l'Union européenne, la démocratie, les droits de l'homme ainsi que nos intérêts partout dans le monde, avec l'aide de la diplomatie publique.

Chers membres du Parlement européen, cet incident a eu un effet bénéfique en ce qu'il a attiré l'attention sur le travail important qu'accomplit le Service européen pour l'action extérieure afin de lutter contre la désinformation et la dénoncer. Permettez-moi de vous inviter tous à consulter notre site web www.EUvsDisinfo.eu (lien externe). Cela vous permettra de prendre la mesure de l'important travail accompli et, je l'espère, de considérer sous un jour nouveau les accusations portées contre l'Union européenne.

Et maintenant, je me ferai un plaisir de répondre à vos questions.

Lien vers la vidéo: https://multimedia.europarl.europa.eu/en/afet-committee-meeting_20200430-1600-COMMITTEE-AFET_vd 

Peter Stano
Lead Spokesperson for Foreign Affairs and Security Policy
+32 (0)460 75 45 53