Intervention de la haute représentante/vice présidente, Mme Federica Mogherini, lors de la conférence de presse commune donnée avec M. Lazar Comanescu, ministre des affaires étrangères de la Roumanie
Bucarest, le 7 octobre 2016
Seul le texte prononcé fait foi.
Merci beaucoup, Lazar [Comanescu]. C’est la première fois que je viens ici depuis mon entrée en fonction et j’en suis vraiment ravie. Je ne me rends pas uniquement dans des pays situés hors de l’Union européenne, à plus ou moins grande distance de celle-ci, je fais également le tour des capitales des États membres, afin de dresser ensemble la liste de nos priorités partagées dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité commune. Et il est des heures où il nous faut faire preuve d’une bonne dose d’unité et de détermination pour agir de concert sur le plan régional comme dans le reste du monde.
Nous avons eu aujourd’hui l’occasion de nous entretenir, mon ami Lazar et moi, de la vision roumaine des politiques actuelles de l’Union européenne, un sujet que j’ai également abordé avec le ministre de la défense et le président et que j’aborderai encore avec le Premier ministre et les membres des commissions compétentes du Parlement, lors de réunions prévues à mon programme. Il est très important à mes yeux, et pour les institutions européennes, que chaque État membre s’approprie intégralement nos politiques européennes communes, car je considère, ainsi que j’ai eu la chance de le souligner lors de la manifestation ouverte au public de ce jour, que l’Union européenne, c’est un peu de chacun d’entre nous. La distance qui sépare les capitales des États membres et le lieu où, tous ensemble, nous donnons l’impulsion à nos politiques et nos décisions communes ne compte pas.
Il est capital que nous prenions le temps de discuter entre nous, de nous écouter, de réfléchir et d’élaborer des actions et des visions communes. Nous nous sommes entretenus en particulier des enjeux du moment et de la mise en œuvre de la stratégie globale dans différents domaines, dont celui de la sécurité et de la défense. Nous avons beaucoup parlé des défis que notre région rencontrait actuellement, et par région, j’entends également les pays de notre voisinage oriental et méridional. Nous avons passé en revue nos politiques à l’égard de la crise en Syrie et évoqué aussi, comme l’a mentionné le ministre, le rôle spécial joué par la Roumanie dans l’élaboration des politiques de l’Union européenne pour tout ce qui a trait au partenariat oriental, un aspect de notre politique étrangère particulièrement cher à nos cœurs et qui nécessite énormément de travail en commun.
J’aspire tout particulièrement à continuer de collaborer très étroitement avec la Roumanie en vue d’accompagner l’ensemble de nos partenaires orientaux sur la voie d’une relation meilleure et plus approfondie avec l’Union européenne. J’ai récemment rencontré à New York la quasi-totalité de nos interlocuteurs des pays du partenariat oriental, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Nous avons bien entendu parlé de la Moldavie, mais aussi de l’Ukraine et d’autres pays qui revêtent une importance extrême et présentent un intérêt non moins grand pour nous tous, pas seulement pour la Roumanie et les États membres situés dans la frange orientale de l’Union ou naturellement concernés par ce qui se passe à l’est, mais pour l’ensemble d’entre nous.
J’ajouterais que la Roumanie a un rôle spécial à jouer, qu’elle joue d’ailleurs, pour ce qui est de la région de la mer Noire. La Roumanie fait profiter l’Union européenne de sa bonne connaissance de la région et sa contribution à la politique de l’Union dans cette région d’une importance stratégique pour nous tous est extrêmement précieuse. Enfin, pour conclure, car je veux également laisser un peu de temps aux questions, permettez-moi de vous adresser un grand remerciement, Lazar, et par votre intermédiaire à l’ensemble des institutions roumaines, pour l’excellente coopération qui est la nôtre dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité commune, car je suis persuadée que votre contribution à l’élaboration d’une approche commune ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que vous n’aurez de cesse qu’elle soit forte et solide, dans l’intérêt de tous vos citoyens, qui est aussi l’intérêt de l’ensemble des citoyens de l’Union européenne.
Et maintenant, j’aimerais dire un mot sur un sujet qui sort du cadre de notre visite. Au moment même où nous commencions notre réunion, nous avons appris l’excellente nouvelle de l’attribution du prix Nobel de la paix au président colombien Santos. Je voudrais vous dire combien je suis heureuse à titre personnel, mais c’est aussi le cas de l’Union européenne, que ce prix vienne récompenser la détermination et la vision d’un grand homme de paix, heureuse également à l’idée de savoir que l’espoir ainsi suscité sera suivi de mesures concrètes en faveur de l’instauration de la paix en Colombie. Même si tout cela peut sembler loin d’un point de vue géographique, il faut savoir que l’Union européenne a joué et continue de jouer un rôle important en la matière, ce qui explique pourquoi j’ai ressenti une profonde émotion à l’annonce de ce prix et je tenais à partager publiquement cette émotion, car s’il est vrai que nous avons débattu de questions bilatérales, débattu de problèmes propres à l’Union européenne et débattu encore de ce qui a trait à notre région, n’oublions pas que nous faisons partie d’un monde plus vaste au sein duquel l’Union européenne joue un rôle, et donc je souhaiterais profiter de cette occasion pour partager avec vous la fierté de l’ensemble des Européens, je pense, de voir qu’un processus de paix comme celui-ci bénéficie d’une reconnaissance et d’encouragements d’une telle importance. L’Union européenne continuera d’apporter son appui à ce processus et nous pouvons aujourd’hui nous réjouir à juste titre. Je vous remercie.
Questions-réponses
Q. S’agissant de la défense et de la manière dont nos plans s’accordent avec le travail de l’OTAN.
R. L’Union européenne a besoin d’exploiter tous les moyens en sa possession pour la coopération en matière de défense. Ce besoin, nos citoyens le ressentent, eux qui aspirent à voir le niveau de leur sécurité renforcé. Un besoin que nos partenaires internationaux ressentent également, y compris à Washington, conscients qu’une défense européenne plus forte est synonyme de renforcement de la sécurité et de la paix dans le monde. Or, nous avons à notre disposition des outils auxquels nous n’avons pas encore recouru à ce jour. Nous allons par conséquent nous mettre à l’ouvrage au cours des deux prochains mois, afin que d’ici novembre, mois au cours duquel se tiendront le Conseil des ministres des affaires étrangères et une réunion des ministres de la défense, et d’ici décembre, mois du prochain Conseil européen réunissant les chefs d’État et de gouvernement, nous soyons en mesure de présenter un plan concret pour la défense européenne, assorti d’une série d’actions non moins concrètes.
Cette démarche ne s’oppose à rien à celle de l’OTAN, pas plus qu’elle n’entre en compétition avec elle, bien au contraire. J’en veux pour preuve que la première personne à laquelle j’ai remis en mains propres la stratégie globale lors de sa présentation, au mois de juin, était Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l'OTAN. Nous nous sommes, qui plus est, rencontrés à diverses reprises, Jens et moi, depuis la fin juin. L’objet de ces rencontres est de nous concerter afin de faire en sorte que cette stratégie se mette en place parallèlement au renforcement de la coopération UE-OTAN. Une défense européenne forte est aussi un moyen de renforcer l’OTAN et c’est précisément dans cette optique que s’inscrira notre action. L’OTAN a besoin d’une coopération renforcée en matière de défense, se plaît à dire Jens, auquel les États-Unis font écho. John Kerry, qui était à Bruxelles voici quelques jours, tenait en effet le même discours. Je pense que l’occasion nous est donnée d’utiliser les instruments dont nous disposons, notamment en matière de développement des capacités militaires, qui est le socle industriel de notre défense. Je vous donne un chiffre et passe à autre chose: Les dépenses des États membres de l’Union européenne en matière de défense correspondent à 50 % de celles des États-Unis, mais notre production ne représente que 15 % de la leur. Il nous faut combler ce fossé et exploiter pour ce faire les économies d’échelle induites par l’Union. Si, pris individuellement, aucun pays européen n’a la taille critique pour faire ce que font les Américains, par contre, unis, à l’échelle du continent, nous avons la taille requise pour réaliser des économies d’échelle et de meilleurs investissements. Et tout cela devrait avoir une incidence positive sur nos budgets nationaux, qui tous font l’objet de restrictions, ainsi que sur la création d’emplois et la croissance économique, car l’investissement dans le volet industriel de la défense européenne entraînera probablement une croissance des activités de recherche, le développement des technologies et une augmentation de la création d’emplois en Europe. J’y vois l’occasion de mener des actions concrètes, dénuées de toute idéologie car, soyons très clairs là-dessus, il ne s’agit pas ici d’une armée européenne, mais de mesures très concrètes, propres à bénéficier à la sécurité et à l’économie européennes, tout en renforçant l’OTAN et l’alliance transatlantique. Je vous remercie.
Q. S’agissant du rythme des réformes en Moldavie.
R. J’ai rencontré, il y a deux semaines de cela, le Premier ministre moldave en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York. Nous avons discuté de l’état d’avancement de l’adoption des réformes dans ce pays. Quelques mesures ont été prises, dont nous prenons acte. Il est très important que les mesures ainsi prises soient rapidement appliquées et je pense que tel devrait être le cas, y compris en matière de lutte contre la corruption, d’enquêtes et de transparence. Très important, non pour l’avenir des relations entre la Moldavie et l’Union européenne, mais pour l’avenir des relations entre les autorités moldaves et les citoyens de ce pays. C’est la raison pour laquelle j’évite généralement de me référer aux camps pro-européens, car, selon moi, ce qui vaut pour la Moldavie le vaut pour tout État membre de l’Union européenne: que l’on soit pro-européen ou partisan de tel ou tel peuple de tel ou tel pays d’Europe, pro-moldave en l’espèce, pro-roumain ici ou pro-italien en Italie, revient exactement au même, car le programme que nous essayons de promouvoir, ce programme basé sur des réformes, n’est pas un programme qui répondrait à des critères abstraits, mais un programme pensé pour bénéficier au pays lui-même et à ses habitants. Pour répondre directement à votre question, des mesures ont été prises, qui ne demandent qu’à être appliquées. Je vous remercie.
Q. S’agissant de l’utilisation des capacités militaires de l’UE.
A. L’Union européenne participe déjà à dix-sept opérations et missions de par le monde. Certaines d’entre elles sont de nature militaire, comme celle déployée en Méditerranée, Sophia, dont l’objectif est de démanteler les réseaux de trafiquants et de passeurs en Méditerranée. Cette opération militaire de l’UE en Méditerranée permet aussi de sauver des vies. On peut citer aussi Atalanta, l'opération de lutte contre les actes de piraterie dans la Corne de l’Afrique, et d’autres opérations, tant militaires que civiles, principalement dans les domaines de la formation et de l’assistance, essentiellement en Afrique, mais pas uniquement, qui sont menées sous les couleurs de l’Union européenne.
Nous disposons d’ores et déjà de quelques instruments opérationnels sur le terrain, qui fonctionnent bien. Nous n’avons pas seulement les moyens de convaincre, mais déjà ceux de contraindre. Le tout est de savoir comment utiliser son pouvoir de contraindre et cela sera toujours, comme je l’ai dit, dans une optique de recherche de la paix et de promotion des droits de l’homme et de la bonne gouvernance. Telle est l'approche européenne. À cet égard, je souhaiterais être bien claire: nous n’opérons pas en ce moment un virage de l’Union européenne vers une plus grande militarisation, en aucun cas. Notre but consiste simplement à mieux utiliser les instruments dont nous disposons, à tirer parti de notre potentiel, pas uniquement au moyen d’approches nationales fragmentées, à l’instar de nos capacités en matière de défense déjà citées. Ainsi, on a tout à gagner à travailler de plus en plus souvent ensemble, afin de faire des économies d’échelle et de mieux investir nos ressources. C’est en cela que notre politique s’en trouvera changée. Non que nos politiques changeront d’orientation, mais nous disposerons alors d’éléments et d’outils supplémentaires pour remplir nos objectifs, ceux-ci, j’insiste là-dessus, restant pour autant axés sur la promotion de la paix, de la stabilité et de la sécurité, car les éléments centraux de la stratégie globale que nous mettrons tous en œuvre dans les années à venir, la stabilité, la paix, la sécurité et le développement de nos voisins, mais aussi de nos partenaires plus lointains dans le monde, présentent un intérêt direct et capital pour nos propres citoyens. Je pense que l’ensemble de nos citoyens l’ont parfaitement compris. Il n’existe sur notre planète aucun lieu trop lointain. Tout ce qui s’y passe, que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique latine, dans le bassin méditerranéen ou dans la partie orientale de l’Europe, a des conséquences directes sur notre sécurité et il nous faut par conséquent investir dans cette sécurité avec les moyens que nous pouvons réunir. Je vous remercie.
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